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Une vie plus loin
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Il faisait lourd. Une chape grisâtre chargée de particules en tout genre recouvrait la ville de Denver en cette fin d’après-midi d’été. Janéa se pencha au-dessus du balcon. Blonde, élancée, moulée dans un jean délavé la jeune femme d’une vingtaine d’années était belle et sensuelle. Dans la rue, un étage plus bas, une limousine noire aux vitres teintées venait de se ranger le long du trottoir. Trois hommes jeunes en sortirent. Malgré la chaleur étouffante, ils étaient tous en costume clair, la veste servant à masquer l’arme à feu qu’ils dissimulaient sous leurs aisselles. Chemises ouvertes, ils avaient l’allure carnassière des gens du cartel d’Andros Neruda, parrain incontesté de la filière de drogue de la ville de Denver.
L’un des hommes leva la tête vers Janéa et lui fit un petit signe de la main ; il s’appelait Mos Stirsen. A peine âgé  d’une trentaine d’années, de type italo américain, il avait une abondante chevelure noire qui gonflait légèrement sur son front. Il venait de se voir confier plusieurs réseaux d’Andros Neruda, le père de Janéa, dont il était le bras droit. En mariant sa fille à son lieutenant le despote avait voulu faire d’une pierre deux coups. Obliger sa progéniture à rester au sein du cartel et museler un chien potentiellement dangereux. Son bras droit était un tueur redoutable. Dans un premier temps Mos s’était montré conciliant dans son couple mais très vite le fauve qui sommeillait en lui avait repris le dessus, dans ce milieu c’était inévitable. Seuls les prédateurs pouvaient survivre. Janéa avait donc décidé de transgresser les règles de la famille ; elle ne serait jamais une épouse résignée.
La jeune femme regarda les hommes disparaître dans l’entrée de l’immeuble, rentra dans l’appartement et se dirigea vers une machine à café posée sur un bar séparant la cuisine d’un salon immense. Elle sortit trois tasses qu’elle déposa sur une table imposante. Les hommes de Mos entrèrent, la saluèrent sans un mot et prirent place devant les tasses. Mos l’embrassa puis désignant un rouquin à l’allure revêche :
—            Chignole sera ton garde du corps pour ce soir.
 Mos avait l’habitude d’utiliser des surnoms pour ses hommes, que ça leur plaise ou non. C’était sa façon de leur faire comprendre qu’ils n’avaient aucune identité, le choix du surnom dépendant de son humeur. Chignole s’était vu affublé de ce dénominateur au cours d’une opération réussie. Pour son collègue surnommé Fistule cela s’était passé un jour de grande contrariété.
Chignole essaya de grimacer un sourire mais le cœur n’y était pas, apparemment il n’appréciait pas cette charge. Aucun homme du cartel n’aimait ce genre de travail. Chignole, de son vrai nom Yvan Marboeuf, aurait préféré que Mos désigne Fistule. Protéger la femme d’un parrain était une mission à haut risque. A la moindre erreur la sanction était définitive. Janéa ne fit aucun commentaire. Avec Mos c’était inutile ; voire périlleux. Il n’était pas du genre à supporter les réflexions. Surtout devant ses hommes. On le disait impitoyable et violent.
Au début de leur vie commune Mos s’était montré libéral laissant Janéa sortir sans garde du corps, faire les magasins et même nager dans la piscine de son père. C’était dans la logique du cartel d’Andros Neruda. Tant qu’une femme n’avait pas encore enfanté, elle était adulée. Le mari avait obligation de tout mettre en œuvre pour qu’elle lui donne un fils, pas une fille. C’est ce que redoutaient toutes les femmes de maffieux.
 Janéa servit le café puis se retira pour laisser les hommes à leurs affaires. Elle entra dans la salle de bain, fit couler la douche puis se déshabilla. Dans deux heures Brunelle arriverait pour la grande évasion. Janéa se regarda dans la glace. Elle ébouriffa sa chevelure blonde, se caressa les seins et se fit un sourire, elle avait vingt deux ans. Peut-être le début d’une nouvelle vie. Pour l’instant, aucune appréhension. Elle se glissa sous les jets brûlants de la douche en pensant au pied de nez qu’elle allait bientôt faire à son père.
Andros Neruda avait obligé sa fille à se marier pour des raisons politiques au sein de son cartel mais aussi pour juguler son esprit rebelle qu’il n’appréciait pas. Il n’avait pas hésité à stopper les études de sa fille pour la jeter dans les bras de Mos et lui démontrer qu’il était bien le maître de sa destinée. Il pensait aussi punir sa femme Frémize qui avait rétrogradé dans son estime le jour où elle avait mise cette fille au monde. Le despote n’avait pas hésité à placer le nourrisson dans une famille d’accueil pour ne plus avoir cette insulte sous les yeux.
Avec Andros Neruda, il n’y avait que deux sortes de femmes. Les épouses qui devaient donner naissance à des garçons, devenir des mères attentives et être parfaites dans l’art de servir le mâle et les putes servant d’exutoire pour apaiser les tensions extrêmes suscitées par la vie violente du monde de la drogue. Pour tous les mâles du cartel, les femmes devaient  être à la disposition de l’homme. Andros n’était pas dur avec les autres, il était impitoyable.
Et Mos donnait l’impression qu’il irait encore plus loin que le père de Janéa dans la domination.

 

Mariée par obligation à un lieutenant de son père Janéa Neruda décide avec l’aide du fils d’une amie de sa mère de s’émanciper du milieu de la drogue dans lequel elle est née et de tenter une nouvelle vie dans un autre état.
Peut-on quand on est la femme du maffieux le plus important de Denver échapper à son destin ? Tout au long de sa cavale elle rencontrera des gens qui l’aideront et d’autres qui feront tout pour qu’elle échoue dans sa tentative. Ce qu’elle ne sait pas c’est qu’elle a déjà vécu dans d’autres vies et que ses ennemis d’hier croiseront de nouveau son chemin. Et puis il y aura cet homme étrange rencontré au hasard sur les bords d’un point d’eau desséché. Semblant tout connaître de son lointain passé il essayera de l’aider. Janéa l’écoutera-t-elle ?