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Chapitre 2


 

Finalement Katia n’avait pas remis les billets dans la caisse. Elle aimait le danger. Flic ou détective elle improviserait au dernier moment pour expliquer son geste. Dés l’arrivée de Norbert elle avait joué la serveuse agacée par le comportement cavalier de l’homme en costume noir. Son patron avait haussé les épaules. Des histoires de clients bizarres il en avait à revendre. Apparemment il n’était au courant de rien. Katia en déduisit que le coup venait sûrement de sa femme. Dans la foulée elle en profita pour chauffer Norbert par deux ou trois contacts qu’elle provoqua dans la réserve. Une fois en montant sur un escabeau en sa présence, une autre en passant en même temps que lui entre deux étagères serrées. Elle sut se dégager rapidement avant qu’il ne perde son sang-froid. Elle quitta son service en laissant derrière elle un Norbert Anton cramoisi et incapable de lui souffler le moindre au-revoir. C’était bon pour la suite.
Finalement satisfaite de sa matinée elle oublia l’homme en noir et décida d’aller se détendre sur un endroit qu’on appelait la Cale. C’était une construction en béton faite de gradins et de commerces descendant vers les berges du Lot qui traversait la ville. Les gradins donnaient sur une plate-forme flottante utilisée pour certains événements estivaux. Quant aux commerces insérés dans ces gradins ils étaient la plupart du temps fermés. Tant d’argent pour si peu de service, à coups sûr, la politique était passée par là. Avec l’argent du concitoyen toutes les conneries étaient envisageables. Katia se demandait s’ils auraient fait la même chose avec leurs propres deniers.
Depuis son arrivée elle n’avait lié aucune relation. Etrangement elle se sentait libre et n’avait besoin d’aucune présence à ses côtés. Pourquoi faire ? Elle assumait parfaitement son train de vie et pour la sexualité elle savait aussi se passer de partenaire. De toute façon la plupart du temps elle prenait plus de plaisir avec elle-même. Très peu d’hommes avaient été capable de la faire vibrer et ceux qui avaient réussi étaient d’une connerie mortel entre deux ébats.
« Vive la liberté, pensa-t-elle pendant que deux jeunes godelureaux s’évertuaient à se faire remarquer en jouant des biceps sur un carré d’herbes jaunies. Ils étaient torse nu et s’essayaient à quelques prises rudimentaires de karaté. Katia qui excellait dans cet art se retint d’aller leur donner des conseils. Ils l’auraient sûrement mal pris et de toutes façons ils ne l’intéressaient pas. Elle continua à marcher le long du fleuve tout en observant le mouvement de quelques bateaux de plaisance. De l’autre côté de l’eau les façades de maisons anciennes se dressaient pour barrées l’horizon. Il faisait chaud. Katia repensa à sa situation. Pourquoi était-elle aussi indépendante ? Qu’est-ce qui la différenciait de ses congénères ? Elle ne se reconnaissait dans aucun standard féminin. Un mari, un foyer, des enfants. Tous ces mots lui donnaient la nausée. Elle voulait être libre, goûter l’instant présent, être surprise en permanence, ne pas sombrer dans l’habitude. C’est pour cette raison qu’elle ne restait jamais plus de deux ans dans la même ville. Avec elle le renouveau devait être permanent. Quelquefois le futur essayait de s’inviter dans ses pensées. Que ferait-elle plus tard quand elle serait vieille ? Katia bloquait aussitôt son émotionnel et rejetait cette idée de futur. Seul l’instant présent l’intéressait. Vieillir n’était pas son problème.
Elle en était là de ses pensées quand elle aperçut David qui descendait les escaliers. Lui aussi était du matin et avait fini son service. Un sentiment de contrariété s’empara de la jeune femme. Elle s’arrêta, regarda longuement l’écoulement du fleuve et essaya de se calmer. Pourquoi détestait-elle à ce point cet abruti ? Quelquefois elle s’en voulait de le rembarrer aussi sèchement sans raison apparente. Car ce qui était exact c’est qu’il n’y avait jamais d’agressivité de la part de David. Il était lourd comme la plupart des hommes mais sans plus. De plus c’était quand même un beau garçon, plutôt prévenant pour les femmes et toujours de bonne humeur. D’ailleurs, l’ayant aperçu il arriva vers elle tout sourire.
« Mais qu’est-ce qu’il peut me faire chier avec son sourire, pensa-t-elle avant de lui lancer :
— Tiens, tu es là toi aussi. Décidément il est impossible d’être tranquille dans cette ville !
Ce qui amusa David qui prit ça pour de l’humour. Ou alors il comprenait parfaitement et attendait patiemment que sa proie baisse sa garde. Car David était très attiré par Katia. Dès leur première rencontre il avait eu une impression de déjà vu.
— Je cherche une cavalière, cela t’intéresse une soirée dans le gratin de la ville ?
« Ben voyons, pensa-t-elle agacée. Il me prend vraiment pour une conne.
— Cherche toi quelqu’un d’autre, répliqua-t-elle sèchement, je me lève tôt le matin.
— Tu as tort, je suis invité par le maire en personne. Il était sur le bassin ce matin. C’est un type sympa que je conseille régulièrement. Et puis… Il y aura du beau linge. Tu aurais peut-être l’occasion d’élargir ton champ de chasse.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? sursauta Katia en palissant.
David hésita un instant. Le sursaut de Katia ne lui avait pas échappé. Il regarda vers le fleuve comme soudainement captivé par le passage d’un bateau de plaisance puis poursuivit en changeant de sujet :
— Parfois j’aimerais passer mes vacances sur ce genre de yacht. Aller de ville en ville en suivant le cours de l’eau. Ca doit être très agréable.
— Sûrement, maugréa Katia qui s’était ressaisie.
La jeune femme réfléchissait à pleine allure. Quel était le sous-entendu de David ? En savait-il plus sur elle qu’elle ne le supposait ? L’avait-il croisé dans une autre ville sans qu’elle s’en aperçoive ? Un mal être s’empara d’elle. Il fallait qu’elle se retrouve seule, pour réfléchir, faire le point. C’est alors qu’un homme attira son attention. Il était grand, au moins un mètre quatre vingt dix. Il portait un jeans et un gilet assorti sur une chemise bleue nuit ainsi qu’un chapeau de cuir marron aux bords plats. David avait vu lui aussi l’individu et semblait intrigué. La silhouette qui se dirigeait vers eux n’était pas banale. De loin on avait l’impression d’un cow-boy égaré.
Tout en se rapprochant du couple l’homme jetait par intermittence des coups d’œils vers le fleuve. Quand il ne fut plus qu’à quelques pas il s’arrêta et releva d’un coup de pouce le bord de son chapeau.
— Ah, vous vous êtes retrouvés, lança-t-il amusé. Bien, bien. Faites attention maintenant.
Ses yeux rieurs analysèrent sereinement le couple. Difficile de lui donner un âge, peut-être la quarantaine, peut-être plus. Il fit un petit geste amical de la main, rabaissa le bord de son chapeau puis obliqua vers les gradins et se mit à monter les marches. David et Katia le regardèrent disparaître tout en haut sans la moindre réaction.
— Tu connais ce type ? interrogea David intrigué.
— Jamais vu de ma vie.
— Qu’est-ce qu’il a voulu dire par…
David ne termina pas sa phrase. Le « vous vous êtes retrouvés » l’inquiétait. Retrouvés de où ? Il préféra passer à autre chose.
— Que décides-tu pour ce soir ?
Katia ne répondit pas tout de suite. Elle avait encore en tête la longue silhouette de ce cow-boy urbain. Qui était-il et d’où sortait-il ? Un artiste ? N’importe qui ne pouvait assumer un pareil accoutrement. Surtout dans une petite ville. Un touriste ? Et puis le « vous vous êtes retrouvés » tournait en rond dans ses pensées.
— Il faut que je réfléchisse. Je te rappelle dans une heure.
Et elle s’élança sur les pas de l’homme au chapeau de cuir à bords plats.