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Méandres
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L'enfer est à la portée de n'importe qui


 

Jérôme se pencha au-dessus du balcon. Dans la rue, un étage plus bas, une limousine noire aux vitres teintées venait de se ranger le long du trottoir ; trois hommes jeunes en sortirent. L’un d’eux leva la tête vers Jérôme et lui fit un signe de la main. Jérôme regarda les hommes disparaître dans l’entrée de l’immeuble. Il rentra dans l’appartement et se dirigea vers une machine à café posée sur un bar puis prit des tasses et les déposa sur une table. Les hommes entrèrent et prirent place autour de la table. Jérôme servit le café puis se retira et entra dans une salle de bain. Il vit sa main tourner le robinet de la douche. L’eau chaude se mit à couler en émettant une légère vapeur. Il se retourna et se dirigea vers le miroir de la salle de bain. Dans la glace, il avait le visage d’une jeune femme. Elle ébouriffa sa chevelure blonde, se caressa les seins et se fit un sourire.

Jérôme Ansemme se réveilla en sursaut ; son corps nu était trempé de sueur. Machinalement il porta les mains sur sa poitrine ; il n’y avait pas de seins. Il alluma la lampe de chevet et regarda l’heure : six heures du matin. Le studio était silencieux ; il faisait très chaud malgré la fenêtre ouverte. Le soleil matinal perçait déjà à travers les volets fermés. Cette journée d’août serait agréable.
 Complètement décontenancé par son rêve il se leva et se dirigea vers la salle de bain. Le miroir lui renvoya l’image d’un jeune homme de vingt cinq ans aux traits réguliers. Une abondante chevelure brune surmontait un visage bronzé encadré par deux pattes épaisses finissant en dessous du lobe des oreilles. Machinalement il se passa les doigts dans sa chevelure ébouriffée. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Il n’avait pas l’impression d’avoir fait un rêve mais plutôt d’avoir vécu une scène. Jérôme hésita pour se recoucher. C’était un jour de détente qu’il s’était octroyé et la piscine n’ouvrirait que dans trois heures. Il se versa un jus d’orange tout en repensant à la scène qu’il venait de vivre. Cette longue limousine noire, la façon dont ces hommes en costumes étaient descendus de la voiture, l’atmosphère qu’il avait ressentie : curieusement cela fai­sait penser à la maffia ; une vie antérieure ?
Jérôme croyait à la réincarnation. C’était dans l’air du temps et beaucoup de livres en parlaient. Jusqu’alors il n’avait jamais envisagé que l’on puisse changer de sexe ; mais pourquoi pas. Ce qui aurait pu le hérisser dans sa jeunesse, aujourd’hui le laissait désabusé. Il préférait et de loin être un homme ; pour être libre. L’univers féminin lui apparaissant trop contraignant. L’accouchement, les mô­mes, la popote, les tâches ménagères, dépendre d’un con. Jérôme ne se sentait ni masculin ni féminin. Son corps le portait à être un homme ; sans plus. Le plus souvent il faisait l’amour par obligation, pas par plaisir. Il était plutôt cérébral. À vingt cinq ans Jérôme se disait neutre. Mais pour le peu d’amis qui le côtoyaient il était plutôt indifférent. Depuis son adolescence il fuyait les sentiments qu’il percevait comme une sorte d’empoison­nement de l’esprit ; une chape de plomb sur sa liberté de penser. Dans un couple il y en avait fatalement un qui prenait le pas sur l’autre et Jérôme ne voulait pas être l’autre. Pour lui un couple ne servait à rien, sinon à entrer dans des emmerdements inutiles ; partage de tout pour mieux s’étriper dans la séparation. Jérôme cherchait l’indépendance à tout prix. Pour faire taire ses émotions, et échapper à toute emprise extérieure, il s’était mis à pratiquer le hatha-yoga. Les prises de posture de cette discipline hindoue avaient eu un effet apaisant sur son esprit lui permettant de ne pas s’im­pliquer dans des histoires de cœurs déstabilisantes. Cela faisait déjà trois ans qu’il évoluait dans cette façon de vivre.
Il prit une douche puis déjeuna tranquillement tout en regardant une série de portraits punaisés sur un des murs. Le studio d’une trentaine de mètres carrés avait été transformé en atelier graphique. Un plateau de travail d’un côté, un canapé lit de l’autre, une kitchenette près de la fenêtre donnant sur la rue, un tabouret pour déjeuner. Il prenait les autres repas en dehors. Le tout baignant dans une ambiance spartiate. Pour se détendre Jérôme aimait dessiner. Il avait même envisagé à une époque d’en faire son métier. Problème : trop de cons à fréquenter. Le peu de temps passé dans ce milieu l’avait dissuadé d’y mettre les pieds. Il s’était donc tourné vers la sécurité industrielle. Pour rester libre il vendait ses services à une société d’intérim ce qui lui permettait de travailler suivant ses envies. Il assurait l’équilibre de son budget avec des fréquentations féminines lui permettant de boucler ses fins de mois. Cela c’était fait naturellement au hasard d’une rencontre sur le bord d’un bassin. Une femme lui avait proposé de l’argent pour l’accompagner. D’abord surpris il avait vu ensuite l’opportunité d’augmenter son train de vie ; et il ne s’en plaignait pas. Seul problème, il devait se forcer la plupart du temps.

 

Jérôme avait une vie ordinaire, monsieur tout le monde en quelque sorte. Travailler un peu, lézarder beaucoup et profiter d’une vie dorée que les femmes lui offraient. Et puis un jour l’engrenage se grippa et Jérôme s’aperçut que l’enfer était vraiment à la portée de n’importe qui.